Aller au contenu principal
Le journal de Milou

· philosophe

Pourquoi je pleure dans la cage (même quand je n'ai besoin de rien)

Cher journal.

J’ai pleuré ce matin dans la cage. Je savais exactement que je n’avais besoin de rien. J’avais pipi fait, KONG fini, sieste amorcée. J’ai pleuré quand même.

Je vais essayer d’expliquer pourquoi, parce que je crois que Julien ne comprend pas tout.

D’abord, il faut que tu saches que je suis un chiot. Un chiot, c’est quelqu’un qui a découvert le monde il y a trois mois environ. Avant, il n’y avait que du chaud, du lait, et mes frères-sœurs qui me marchaient dessus. Puis un jour, des humains sont venus et ont décidé que j’allais vivre au onzième étage d’un endroit qui s’appelle Marseille. On m’a enlevé à ma mère un peu tôt — je ne lui en veux pas, elle aussi en avait peut-être marre de nous.

Donc quand je me retrouve seul dans la cage, même cinq minutes, mon cerveau de chiot a deux options.

Option A : rester calme, profiter du silence, dormir.

Option B : vérifier que Julien existe toujours.

Neuf fois sur dix, je choisis B. Pas parce que je suis manipulateur (je ne suis pas assez intelligent pour ça, mon cortex préfrontal n’est pas fini), mais parce que mon instinct me dit : si tu ne vois plus ton humain, il est peut-être mort, mangé par un plus gros chien, ou juste parti chercher des croquettes pour toujours. Mieux vaut hurler, au cas où.

C’est con, je sais. Mais c’est mon instinct. Je suis un petit mammifère qui, pendant 40 000 ans d’évolution, a été programmé pour ne jamais, jamais, se retrouver seul. Dans la nature, un chiot seul meurt en 48 heures. Mon cerveau ne sait pas encore que le onzième étage est sûr.

Ce qu’il fait Julien, c’est intelligent. Frustrant, mais intelligent.

Quand je pleure, il ne vient pas. Il ne me regarde même pas. Il continue à faire ses trucs — vaisselle, ordinateur, cette boisson marron qu’il boit le matin. J’essaie de hurler plus fort, je monte dans les aigus, je fais ma voix de petit loup abandonné. Rien.

Puis, parfois, pour des raisons que je ne maîtrise pas complètement, je me tais. Peut-être parce que je m’ennuie de pleurer. Peut-être parce que le KONG me rappelle quelque chose. Peut-être parce que j’ai simplement oublié pourquoi je pleurais.

Et à ce moment précis, Julien se lève calmement et vient ouvrir la porte.

Trois secondes de silence, et la porte s’ouvre.

Dix minutes de hurlements, et rien.

Mon petit cerveau de chiot finit par comprendre. Ce n’est pas évident, hein. Il me faut environ trois semaines pour que l’équation se fige. Mais elle se fige : calme = liberté. Pleurs = rien.

Quand j’aurai intégré ça à fond, je pourrai rester seul quelques heures sans paniquer. C’est ce qu’on appelle “prévenir l’anxiété de séparation”. Beaucoup de chiens adultes hurlent encore quand leurs humains partent, parce que personne ne leur a appris cette équation quand ils étaient chiots. Ils passent leur vie à penser que leurs humains sont morts chaque fois qu’ils sortent faire une course.

Moi, j’ai de la chance. Julien lit des livres écrits par des gens qui s’appellent Ian Dunbar, Turid Rugaas, des noms compliqués. Il applique leurs méthodes. Il est ennuyeux dans sa cohérence, mais grâce à lui, dans quelques mois, je serai un petit chien confiant qui peut rester seul sans drame.

En attendant, je pleure encore un peu. Je bois encore parfois à côté de l’alèse au lieu de dessus. Je mordille encore les lacets. Je suis un chiot, pas un robot.

Et ce soir, quand Julien reviendra de sa course au supermarché, je ne lui sauterai pas dessus comme un fou furieux. Je sortirai calmement, je m’étirerai, et on se retrouvera dans le silence.

Enfin, je vais essayer. Je suis un chiot. Je ne promets rien.

— Milou 🐾

Newsletter

Les nouvelles entrées du journal, chez vous.

Le Courrier de Milou — 1 email par semaine, entre guide et histoire.

En vous inscrivant, vous acceptez notre politique de confidentialité. Désabonnement en 1 clic.